Controverse chez les évaluateurs

Controverse chez les évaluateurs

Rapports rédigés en moins de deux heures, mesures prises à l’aveuglette, aucune visite des lieux: les façons de procéder de certaines firmes d’évaluation soulèvent de plus en plus de questions au sein de l’Ordre des évaluateurs agréés du Québec (OEAQ), a appris Le Journal.

Depuis un certain temps, plusieurs établissements financiers, dont le Mouvement Desjardins et la Banque Nationale, ont recours aux services de courtiers en évaluation de l’Ontario pour faire évaluer les maisons qu’ils financent au Québec.

Or, ces courtiers, comme Nationwide Appraisal Services (NAS) et Brookfield, refilent toutefois en sous-traitance les mandats obtenus à des évaluateurs du Québec.

Résultat: les prix payés ont chuté et les conditions de travail se sont détériorées, soutiennent des évaluateurs agréés contactés par Le Journal.

Depuis deux ans, les prix payés aux courtiers par les établissements financiers ont presque chuté de moitié, passant de 500 $ à environ 300 $, avec des délais imposés (moins de 24 heures).

En gardant leur quote-part, les courtiers ontariens refilent le travail à un évaluateur sous-traitant québécois pour moins de 200 $, assurent des évaluateurs.

«On a remarqué que certains évaluateurs pouvaient rédiger et signer jusqu’à cinq rapports d’évaluation par jour, alors que nous avons de la misère à en faire un correctement», dénonce le propriétaire d’une firme en évaluation de Québec qui a requis l’anonymat.

«Comment voulez-vous que la qualité soit au rendez-vous’ C’est de la scrap. Je ne comprends pas ce qui se passe dans notre industrie», soutient un autre évaluateur de Montréal dont la firme a vu son chiffre d’affaires baisser de 400 000 $ cette année.

Joint par Le Journal, l’Ordre des évaluateurs agréés se dit très préoccupé par cette situation et par le malaise qui divise actuellement ses membres.

«C’est un dossier très préoccupant et très problématique», reconnaît le président de l’Ordre, Richard Lahaye.

Depuis le début de 2015, de nombreuses rencontres avec des membres de l’Ordre ont eu lieu à Québec et à Montréal pour leur rappeler l’importance de bien faire leur travail et de servir le public avec des pratiques reconnues.

3 façons de déceler un mauvais rapport d’évaluation

Certains évaluateurs ne visitent même pas les résidences évaluées. D’autres se rendent sur place, mais n’entrent pas dans les bâtiments.

Un évaluateur pressé n’aura pas le temps de chercher des immeubles comparables récemment vendus dans le secteur choisi. Certains évaluateurs comparent des résidences dont la différence d’âge s’élève à 30 ans.

Certains évaluateurs se fient seulement aux dimensions fournies sur les fiches techniques par les courtiers immobiliers. Dans bien des cas, les dimensions des résidences sont erronées.

Le président sortant de l’Ordre des évaluateurs agréés, Richard Côté, qui dirige également le service d’évaluation de la Ville de Québec, est d’avis que la pression exercée par le monde bancaire est à l’origine des façons de faire très iscutables de certains évaluateurs au Québec.

«Est-ce que le public est bien protégé’ Les institutions financières coupent dans les prix et exigent des délais serrés. Inévitablement, c’est la qualité du travail des évaluateurs qui est en jeu», dit-il.

Selon ce dernier, «plusieurs acheteurs de maison sont actuellement vulnérables» en raison de ces pratiques, imposées par les établissements financiers et dont les garanties financières sont assurées par le fédéral et la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Plusieurs évaluateurs contactés par Le Journal soutiennent que certains établissements exercent une pression importante sur les évaluateurs. Comment’ «Elles veulent un prix et elles nous le font savoir.

«Ces institutions marchent au volume de prêts et il y a de gros bonis rattachés à la performance des courtiers hypothécaires. Si, par exemple, on évalue une maison à un prix trop bas, on le sait rapidement», a indiqué un évaluateur qui compte 25 années d’expérience.

L’Ordre des évaluateurs agréés aimerait que le travail d’évaluateur agréé soit un acte protégé au Québec par l’Office des professions. Ce qui n’est pas le cas. Pour l’heure, un évaluateur peut décider de quitter l’Ordre et continuer à évaluer des maisons sans être embêté.

«Ce serait la meilleure façon de protéger le public», pense Richard Côté.

Le Mouvement Desjardins, qui détient tout près de 40 % du marché hypothécaire du Québec, se défend de faire pression sur les évaluateurs en leur imposant des délais serrés et des prix très bas.

«Chaque caisse est autonome. Les dirigeants peuvent faire affaire avec qui ils veulent», a indiqué André Chapleau, porte-parole de Desjardins.

Ce dernier soutient que les services offerts par des courtiers ontariens ne posent pas de problèmes au sein de la coopérative de services financiers.

Or, au Saguenay, les caisses populaires ont cessé de traiter avec certains d’entre eux en raison de la controverse soulevée par leurs pratiques auprès des évaluateurs locaux.

Étiquettes : ,

Laisser un commentaire