Les agriculteurs contredisent le premier ministre

Les agriculteurs contredisent   le premier ministre

Des agriculteurs de la Montérégie sont furieux contre le premier ministre qui les a mis au défi de prouver qu’ils paieront plus en taxes foncières, au point où certaines fermes seraient en péril. L’un d’entre eux s’attend même à payer 4000 $ de plus que l’an dernier.

«Je ne trouve pas que le futur est rose, mais pas du tout. Je ne vois pas comment mon fils va faire pour continuer dans telles conditions», se désole Denis Benjamin, qui possède une ferme d’une cinquantaine de vaches à Brigham, en Montérégie.

L’homme de 55 ans est bord des larmes lorsqu’il regarde ses comptes. Comme bien des agriculteurs, il s’inquiète de voir le montant qu’il doit verser en taxes foncières en 2017 grimper en flèche avec la réforme du Programme de crédit de taxes foncières agricoles proposée par le gouvernement.

Le premier ministre Philippe Couillard a indiqué cette semaine qu’il ne croyait pas que les agriculteurs subiraient une si forte hausse et il leur a demandé d’envoyer leurs avis d’imposition pour le prouver.

Photo Régys Caron

Philippe CouillardPremier ministre

8 Millions $

Avec cette réforme, l’Union des producteurs agricoles évalue qu’il y aurait 83 % des fermes qui verraient leur remboursement de taxes réduit, ce qui fait qu’ils devront débourser en moyenne entre 30 % et 40 % plus d’argent pour payer leurs taxes municipales et scolaires.

Au cours des derniers jours, Le Journal a rencontré cinq agriculteurs qui ont ouvert leurs livres afin de calculer le montant de taxes municipales et scolaires qu’ils devraient débourser l’an prochain.

La moyenne de l’augmentation serait de 2000 $ pour ces producteurs, selon la méthode de calcul proposée par l’Union des producteurs agricoles et celle utilisée par Le Journal. La CAQ disait d’ailleurs avoir en main 140 lettres de producteurs inquiets cette semaine et que rien qu’en Montérégie il y aurait 8 M$ d’augmentation de taxes.

M. Benjamin devrait de son côté débourser 645 $ de plus dans la prochaine année.

«Ça ne semble pas être un gros montant, mais c’est une tuile de plus sur l’industrie laitière qui va encore nous faire baisser nos revenus. Ce n’est pas vrai que ça n’a pas d’impact», déplore-t-il.

«Des fois, je me demande pourquoi je continue à travailler, pourquoi je ne vends pas. Mais ce n’est pas ma vision de l’agriculture, je veux assurer la pérennité de ma ferme. Il faut cependant arrêter de nous mettre des bâtons dans les roues», insiste-t-il.

Le bureau du premier ministre n’a pas rappelé Le Journal.

8 millions de taxes de plus en Montérégie, selon la CAQ

Jérémie Letellier

Producteur de grains, Napierville

Montant payé en 2016 : 8191 $
Prévision pour 2017 : 12 049 $

Augmentation

+3858 $

( 47 % )

Mario Henderson

Producteur de lait et de grains, Saint-Chrysostome

Montant de taxes payées en 2016 : 3993 $
Prévision pour 2017 : 8637 $

Augmentation

+4644 $

( 116 % )

Réjean Racine

Producteur de lait et de grains, Brigham

Montant de taxes payées en 2016 : 2351 $
Prévision pour 2017 : 4288 $

 Augmentation

+1937 $

( 82 % )

Denis Benjamin

Producteur de lait, Farnham

Montant de taxes payées en 2016 : 2056 $
Prévision pour 2017 : 2701 $

Augmentation

+645 $

( 31 % )

Claude Lapointe

Producteur de lait, grains et sirop, Upton

Montant de taxes payées en 2016 : 5119 $
Prévision pour 2017 : 8000 $

Augmentation

+2881 $

( 56 % )

Une réforme en profondeur nécessaire

Les agriculteurs et le gouvernement se livrent une bataille de chiffres sur les effets réels de la réforme sur le remboursement de taxes foncières agricoles depuis plus d’une semaine.

C’est que, en mars dernier, le gouvernement a annoncé qu’il allait modifier le Programme de crédit de taxes foncières agricoles pour 2017. Ce programme a été mis en place afin de rembourser une partie des taxes foncières des producteurs puisque l’agriculture nécessite des investissements importants.

Les critères d’admissibilité ont été modifiés et le calcul du remboursement a été simplifié. Le crédit correspondrait dorénavant à un taux fixe de 78 % des taxes foncières municipales.

Auparavant, il y avait trois taux selon la valeur à l’hectare de même qu’un remboursement d’une partie de la taxe scolaire.

Revoir les taxes

Le gouvernement soutient que cette réforme va permettre à 2500 nouveaux agriculteurs d’être admissibles au programme. Il estime aussi que l’impact sera beaucoup moins important pour les agriculteurs que ce que prévoit l’UPA.

«Le gouvernement veut favoriser la relève sur le dos des fermes existantes qui seront majoritairement moins remboursées. Je pense qu’aucun propriétaire de maison ne voudrait payer plus de taxes pour favoriser la construction de nouvelles habitations», compare Jérémie Letellier, producteur de grains à Napierville.

La façon de calculer la valeur des terres agricoles devrait être revue en profondeur plutôt que de modifier le crédit de taxes foncières, croient plusieurs agriculteurs.

«Le c’ur du problème, c’est qu’on prend la valeur marchande d’une terre plutôt que sa valeur agronomique. Il y a des terres agricoles qui ont augmenté de 800 % en 20 ans. Il devient donc impossible pour certains de faire l’acquisition et de rentabiliser une terre en une génération à cause de cette formule», insiste Patrice Juneau, porte-parole de l’Union des producteurs agricoles, qui demande de suspendre la réforme pendant un an pour en discuter.

La fin de la ferme laitière familiale au Québec

C’est à se demander si on veut vraiment garder la ferme laitière familiale au Québec ou non», lance Mario Henderson, agriculteur en Montérégie.

Le producteur de lait et de grains de 53 ans est découragé des décisions gouvernementales qui font que récemment plusieurs de ses voisins ont jeté l’éponge et ont été achetés par des plus gros. La hausse du montant à verser en taxes foncières est vraiment la goutte qui a fait déborder le vase, selon plusieurs.

«Si ça continue, la ferme avec le père, le fils et un ou deux employés, ça n’existera plus dans le lait», insiste-t-il.

Les producteurs de lait semblent d’ailleurs particulièrement affectés par la hausse des taxes à payer puisqu’ils ont déjà perdu des revenus à cause de la baisse du prix du lait, et ils anticipent d’autres pertes avec l’entente de libre-échange Canada-Union européenne.

«On se fait dire qu’on n’est pas assez efficaces, mais on n’a pas les conditions gagnantes. Les 2400 $ que je perds en taxes, j’aurais pu les investir dans ma ferme. Ça devient très frustrant», s’insurge Claude Lapointe, producteur de lait à Upton.

D’ailleurs, même s’il s’estime chanceux parce qu’il cultive aussi du maïs, qui est à bon prix, M. Anderson mentionne que son fils hésite à prendre la relève.

«On met un pansement avec le grain pour compenser les blessures dans le lait, mais ça ne dure que quelque temps. On ne pourra pas tenir comme ça pendant 20 ans», indique-t-il.

Déjà serré

L’Union des producteurs agricoles (UPA) estime d’ailleurs que ce sont les plus petites fermes qui seront plus durement touchées par les changements dans le remboursement des taxes foncières du gouvernement.

«Le montant peut sembler plus bas pour les petites fermes, mais ça représente souvent un plus grand impact sur leurs revenus», insiste la porte-parole de l’UPA Montérégie, Chantal Legault.

Les fermes de Montérégie sont d’ailleurs les plus touchées, selon cette dernière, puisque c’est dans cette région que la valeur des terres a le plus augmenté.

Des fermiers soutiennent qu’ils devront encore plus négocier avec des fournisseurs ou se trouver d’autres contrats puisqu’ils sont déjà serrés.

«Il faut que je fasse du déneigement l’hiver et des travaux pour d’autres agriculteurs pour y arriver», insiste Réjean Racine, un producteur de lait et de grains de Brigham.

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