Les Russes préfèrent la bière à la vodka

Les Russes préfèrent la bière à la vodka

Pas facile de trouver le bar Garden Beer, situé à Moscou, au fond d’une cour, entre deux monticules de neige. Le bar réunit une clientèle de jeunes hipsters qui ont le choix entre une soixantaine de marques de bières artisanales «made in Russia». Elles sont pour la plupart clandestines.

Les barbes sont élégamment taillées, les tatouages sont savamment décalés et les bouteilles de bières ont un design léché.

«On en a assez que les gens perçoivent la Russie comme un pays d’alcooliques, a dit Pavel, l’un des clients, à l’AFP. D’accord, les vieux boivent encore de la vodka, mais nous, les jeunes, on préfère boire de la bière de qualité.»

Les chiffres le confirment: en 2015, sept Russes sur dix privilégient la bière et un seul opte pour une bouteille de vodka, selon le service des statistiques Rosstat.

«À Moscou, chaque jour ou presque, un nouveau bar de bière artisanale ouvre, et il existe déjà plus de 1000 microdistilleries», fait remarquer Natalia Petrova, à la tête du magazine référent du secteur, «Real Brew».

Porté par l’engouement des jeunes moscovites pour la bière artisanale, le Garden Beer a ouvert en septembre, a indiqué son propriétaire, Yan Stopitchev.

«C’est facile, car nous n’avons pas besoin d’obtenir une licence de débit de boissons si nous ne vendons que de la bière», a-t-il expliqué.

Depuis, son bar ne désemplit pas et sert chaque mois près de 4000 litres de bières fabriqués par des brasseurs locaux.

«Ce sont souvent des microdistilleries, de jeunes Russes qui ont appris sur YouTube à fabriquer une bière de très bonne qualité», explique-t-il en versant une bière pression Jaws Lager, distillée à Iekaterinbourg, dans l’Oural.

Zone grise

Moins loin, dans un dédale d’entrepôts abandonnés en banlieue de Moscou, l’équipe de Green Street Brewery, 100 % russe malgré un nom londonien, tient un «conseil de guerre» pour établir la recette de sa nouvelle bière.

À la tête des opérations, Maxime «Barada», qui ne souhaite donner que son surnom, aligne des chiffres sur des feuilles, l’air très concentré. Le malt, le houblon et l’eau sont russes. Mais un élément étranger renforce l’équipée: le Norvégien Kjetil Jikiun, vedette mondiale de la bière artisanale, venue à Moscou pour guider ses amis.

«Attention les gars, je pense que vous en mettez un peu trop, prévient-il en montrant un des ingrédients. Le goût sera bon, mais ce sera très fort, c’est presque comme si vous cherchiez les ennuis.»

Une fois par mois, cette «équipe de bons copains» loue une petite distillerie et y brasse l’équivalent de 800 litres.

«On est dans une zone grise: ce que nous faisons n’est ni légal ni illégal, explique Maxime. Obtenir l’autorisation de fabriquer notre propre alcool est très difficile, donc nous sommes forcés de louer cette distillerie pour nous cacher derrière ses propriétaires.»

Face à l’évolution du marché de la bière, toujours très largement dominé par le géant russe Baltika, filiale du danois Carlsberg, l’État russe a pour l’instant opté pour le laissez-faire.

«Certes, les distilleries artisanales ne cessent de gagner du terrain. Mais (leur développement) peut s’arrêter à n’importe quel moment à cause de l’absence de l’État».

La législation, pour l’instant vague, peut changer brutalement et les mener à la faillite, selon Natalia Petrova. Les brasseurs ont peur.

Changer l’image du pays

La bière artisanale pourrait aussi être victime de son succès: «Tout le monde commence à appeler sa bière « craft » artisanale et ça devient du marketing. Du coup, la vraie bière « craft » va être discréditée», s’inquiète-t-elle.

Et si Baltika commence à s’intéresser au rachat des minibrasseurs, cela sonnera de facto la fin de la récréation pour les autres microdistilleries, qui ne pourront supporter la concurrence, prédit le quotidien financier «Vedomosti».

D’autant que la consommation d’alcool ne cesse de diminuer dans l’ancien pays roi de la vodka: alors qu’en 2014 un Russe buvait en moyenne 13,5 litres d’alcool pur par an, il n’en buvait plus que 11,5 litres par an en 2015, d’après le ministère russe de la Santé.

Une tendance à la baisse qui touche de plein fouet les marques de bières traditionnelles. En 2015, Baltika, propriété du brasseur danois Carlsberg, a dû réduire ses capacités de production sur quatre sites et supprimé des centaines de postes.

Dans sa petite distillerie, Maxime Boroda hume le parfum de bière qui s’échappe de la cuve en acier. «Bientôt, nous allons changer l’image du pays, promet-il. Et même les amateurs de vodka ne sauront y résister!»

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