Marche à suivre pour faire élire un fasciste à la tête du Canada

Marche à suivre pour faire élire un fasciste à la tête du Canada

Comment faire’ C’est simple. Le gouvernement Trudeau n’a qu’à poursuivre sur sa lancée, et le mélange de vacuité qui le caractérise et de déception qu’il suscite jumelé à l’anxiété contemporaine auront tôt fait de faire chavirer à son tour la fédération canadienne dans l’Axe du délire. Contrairement à ce que pourrait laisser imaginer l’ampleur de la « marée rouge » de 2015, les astres s’alignent peu à peu pour que, dans un avenir rapproché, on s’éveille avec un Donald Trump canadien.

Plaire ne suffit pas, il faut un projet. Or, la nostalgie d’un Canada gentil mise de l’avant par Justin Trudeau durant la dernière campagne électorale combinée à l’astucieuse idée de s’engager à renouer avec les déficits budgétaires pour stimuler l’économie canadienne ont montré l’intelligence de l’équipe de communication libérale.

Malheureusement, « Make Canada Sexy Again » n’est pas un projet en mesure de répondre aux préoccupations des citoyennes et des citoyens. Et ce n’est certainement pas ce qui permettra d’échapper au cul-de-sac dans lequel est entré le capitalisme mondial. En effet, aucun gouvernement ne prend par les cornes le problème pourtant fondamental de la « stagnation permanente » de l’économie capitaliste : l’establishment préfère gagner du temps à coup de mesures plus symboliques que concrètes.

Pire, les peuples finissent par s’apercevoir que même les membres les plus populaires de la classe dirigeante néolibérale, qu’il s’agisse de Barack Obama ou de Justin Trudeau, n’ont jamais eu l’intention de s’en prendre aux intérêts des élites d’affaires et du fameux 1 % où se concentre toujours plus les richesses depuis une quarantaine d’années.

Or, susciter l’espoir sans livrer la marchandise est un jeu dangereux. Les formations politiques d’extrême-droite ont puisé dans le désenchantement populaire et le sentiment d’avoir été berné pour obtenir leurs récents gains électoraux.

Lorsque règnent les espoirs déçus, la colère et l’anxiété, le cynisme et la haine trouvent un terreau fertile. Aux élections, ils ne font qu’une bouchée du camp jeune, branché et… insignifiant.

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On apprenait de sondages récents que le vernis du gouvernement Trudeau commencerait à s’effriter. Ce n’est guère surprenant. Tout d’abord, le taux de satisfaction envers ce gouvernement était exceptionnellement élevé. Par ailleurs, dans les derniers mois se sont accumulées les raisons de douter sérieusement de sa capacité à remplir ses engagements électoraux et d’être à la hauteur de l’espoir qu’a suscité son élection.

En matière d’environnement, le gouvernement a déçu d’abord en maintenant les cibles de réduction des gaz à effets de serre établies par le gouvernement Harper, un cancre mondial en la matière. Puis en approuvant des pipelines contestés, il augmentera la capacité de transport de 30 % (plus d’un million de barils par jour), permettant à l’industrie écocide des sables bitumineux de prendre de l’expansion.

Annonce moins spectaculaire, mais tout aussi importante à long terme, le gouvernement Trudeau créait une Banque de l’infrastructure lors de la mise à jour économique de novembre. Inspiré de CDPQ-Infra au Québec, cette nouvelle institution financière figurait parmi les recommandations d’un comité présidé par Dominic Barton, directeur général mondial de la firme de consultants McKinsey & Co.

Plutôt que de développer des infrastructures en mode traditionnel (et ainsi accroître le déficit), cette approche vise plutôt à utiliser l’argent d’investisseurs privés, notamment les fonds de pension, en manque de débouchés en raison de la stagnation capitaliste.

Le hic : comme pour les partenariats public’privé (PPP), le rendement devra être élevé, et les intérêts privés pourraient prendre le dessus sur l’intérêt collectif au moment de choisir les projets. David Macdonald du Centre canadien pour les politiques alternatives (CCPA) évaluait que le gouvernement pourrait gaspiller 6,2 milliards des 20 milliards de dollars annoncés en payant trop cher les projets d’infrastructures.

Or, lorsqu’on dépense voire détourne ainsi des sommes faramineuses, qu’on mine la santé financière du Trésor public et qu’on favorise une élite d’affaires qui justement fréquente les soirées de financement du Parti libéral, on s’attirera certainement les foudres de la population.

Aux États-Unis, le mouvement Occupy a eu un impact gigantesque lorsqu’il s’est organisé pour dénoncer Wall Street après le sauvetage des banques à même l’argent public en 2008. Il a contribué à saper la légitimité de l’establishment, réputé trop proche des grandes fortunes.

On pourrait aussi parler de la déception des peuples autochtones qui se demandent si leur interlocuteur Justin Trudeau était sérieux lorsqu’il s’est engagé à appliquer les 94 recommandations de la Commission de vérité et réconciliation.

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Là où les reculs risquent de coûter le plus cher à l’aura du gouvernement de Justin Trudeau, toutefois, c’est en matière de démocratie.

La désinvolture dont a fait preuve sa ministre des Institutions démocratiques démontre que ce gouvernement, après s’être engagé à réformer le mode de scrutin, a changé son fusil d’épaule parce qu’il en avait bénéficié. Or, le vieux système britannique est un mode de scrutin archaïque qui traduit extrêmement mal le choix exprimé par la population.

Ce point est crucial. Lorsque la classe politique néolibérale montre que son attachement à la démocratie est davantage un ornement qu’une conviction, elle sape le socle sur lequel repose ce principe cardinal et ouvre la voie aux mouvances autoritaires qui promettent de le bafouer.

De fait, en l’absence de croissance économique dans un système qui repose entièrement sur celle-ci, tout l’appareillage étatique de la démocratie capitaliste s’est évertué, au Canada comme ailleurs, à protéger les intérêts du « capital » plutôt que l’intérêt du « demos ». Penser que l’on peut refonder nos sociétés en faisant des relations publiques et en élisant des figures politiques élégantes relève de la pensée magique.

Il faut au contraire reconstruire des projets de sociétés exempts de concessions à l’égard des préoccupations centrales des gens (en matière de temps de travail, de contrôle sur les décisions qui impactent sa communauté et de qualité de vie et de l’environnement), et ce, quitte à heurter l’intérêt des élites d’affaires. Parce que si les progressistes échouent, les angry white men réactionnaires et xénophobes n’auront aucun mal à capitaliser sur le cynisme qu’auront suscité l’insignifiance et la vacuité de personnalités politiques libérales comme Justin Trudeau.

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